dimanche 20 avril 2008

Existentialisme et absurde

De 1950 à 1980 : de la modernité à la postmodernité
Adapté de Michel Laurin, Anthologie.
Les années d’après-guerre sont fortement marquées par une littérature qui réagit aux catastrophes des années précédentes de différentes manières. En effet, les intellectuels tentent de trouver une façon de parler de l’homme et à l’homme, suite aux massacres et aux abominations commises par lui sur ses semblables entre 1939 et 1945, mais aussi dans un cadre moderne où la conception de la vie change radicalement. Dans les années 1950, la société évolue rapidement. Au plan politique, les États-Unis sont devenus, grâce à la guerre, le pays le plus puissant du monde. Son territoire n’a pas été détruit, alors que l’Europe voit ses plus grandes capitales réduites en miettes de béton. La reconstruction commence, et les alliances se tissent entre les pays d’Occident. Parallèlement, la guerre froide s’installe, opposant les pays communistes du Bloc de l’Est et de l’Asie à l’Occident capitaliste : la menace nucléaire est une réalité avec laquelle doivent composer les grands dirigeants du monde. Ailleurs, c’est l’Afrique qui fait parler d’elle : la montée des Indépendances semble inévitable, et les guerres contre les colonisateurs sont d’une rare violence. La France, à peine sortie de la Seconde Guerre mondiale, envoie ses troupes en Algérie, qu’elle tente de garder sous sa juridiction, alimentant les combats entre 1954 et 1962. La croyance naïve en la science, telle que pratiquée jusqu’à la moitié du vingtième siècle ne semble plus possible. 225 000 Japonais sont morts à Hiroshima, et la menace nucléaire est encore une réalité. Par contre, les années soixante sont emballantes pour l’homme qui explore la lune et rêve de mettre le pied sur les autres planètes. En 1969, Neil Armstrong pose le pied sur la lune : la conquête de l’univers est ouverte. Littérature d’après-guerre Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité (Nietzsche) La culture de masse américaine qui s’installe partout en Europe semble mettre de côté une composante fondamentale de l’homme, son angoisse existentielle, la détresse inhérente à la nature humaine. Les valeurs nouvelles – la consommation immédiate, la surabondance de loisirs, le culte de la beauté corporelle – poussent l’homme à se présenter comme parfait aux yeux de la société et à refouler ses faiblesses. Le héros américain est sur tous les écrans de cinéma ; l’Europe mâche du chewing-gum et porte des jeans. Les femmes prennent la pilule, et l’ère du peace and love peut commencer. Pourtant, la blessure a été importante, et la plaie de la Guerre est encore ouverte. En plus, les conflits armés sont encore une réalité – Corée, Indochine, Vietnam, Algérie, toutes ces guerres continuent à faire des milliers de victimes dans les années cinquante et soixante.

La littérature se fait le miroir de l’affrontement entre les incertitudes du présent et la raison, qui tombe dans un discrédit total. Ainsi, le thème dominant en littérature deviendra celui de l’absurde de la condition humaine. L’écrivain est alors résolument engagé et le produit de son écriture est une réflexion sur l’homme et la vie.

L’absurde
Quelque chose qui est absurde est dénué de sens : cette notion devient centrale dans la réflexion de plusieurs auteurs sur la vie humaine. En effet, avec l’athéisme qui se répand en Occident, l’homme est confronté à une question fondamentale : quel est le but de sa vie? Cette question commande une seule réponse : il n’y a aucun but fixé à priori à la vie de l’homme. En effet, tant que la religion catholique était répandue, la question pourquoi vivre trouvait la réponse suivante : racheter ses péchés, vivre le mieux possible selon les préceptes bibliques afin d’aller au Ciel. Mais dès que la réponse chrétienne est évacuée, il semble ne plus rien rester. L’absence de la religion chrétienne laisse aussi l’homme seul parce qu’elle le prive de repères absolus, comme celui du bien et du mal. En effet, dans la vie, rien ne semble immuable, certain : toutes les grandes idées sont changeantes, relatives à chacun et variables selon les périodes historiques ou les contextes sociaux et culturels. Cette solitude dont l’homme se rend compte après la guerre le laisse angoissé : seul, il doit cheminer dans une existence où il est privé de repères, et ce, en sachant qu’il ne peut espérer échapper à la mort d’aucune façon. Comment vivre, alors? Là est la question. Selon Camus, et Sartre, les deux grands théoriciens de l’absurde, la vie de chacun n’est bien souvent qu’une suite d’actions routinières, répétitives, qui se succèdent pour ne mener qu’à une seule fin : la mort de l’individu. Mais ce serait faire une erreur que de considérer Sartre ou Camus comme des cyniques ( individus méprisant les conventions sociales, l’ordre des bien-pensants généralement admis, boulversant la morale et souhaitant provoquer). Au contraire, en 1945, Sartre prononce une conférence intitulée L’existentialisme est un humanisme, qui sera retranscrite pour devenir un texte de la première importance, dans lequel il souhaite exposer sa vision des choses. Dans L’existentialisme est un humanisme, Sartre réfléchit sur l’homme et sur son angoissante solitude. Pour Sartre, il est évident que l’existence précède l’essence, c’est-à-dire que chaque homme commence par naître, pour, ensuite seulement, devenir tel qu’il se conçoit : “l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et […] se définit après” (p. 29). C’est là le premier principe de l’existentialisme, concevant l’homme comme un projet, un chantier, même, lui refusant le refuge ou le soulageant du poids de l’idée qu’il possède une nature humaine, une défiinition de base. Le second principe de l’existentialisme est que l’homme est responsable de ses actes, des choix qu’il fait, et ce, au regard de lui-même et des autres : en se choisissant, l’homme choisit aussi tous les hommes. Autrement dit, c’est l’humanité entière qui apparaît à Sartre comme un chantier en construction. “En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être”. L’homme ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité. Selon Sartre, on devrait, chaque fois qu’on prend une décision, qu’on fait un choix, se demander : mais si tout le monde faisait de même? La morale de Sartre est une morale d’action et d’engagement, mais aussi un constat de conflit inévitable entre tous les hommes : "l'enfer, c'est les autres", écrira-t-il. L’angoisse de l’homme découle donc de cette responsabilité de choix qui lui incombe, et aussi du manque de repères pour le guider : en effet, il ne trouvera jamais rien qui lui garantira que son choix est le bon. L’homme est condamné à être libre, et cette liberté crée l’angoisse. Ni le bien ni le mal ne sont déterminés, prévus d’avance : ils sont à penser sans cesse par chaque homme pour tous les hommes. L’homme est ainsi délaissé, seul devant un avenir qui n’a rien de prédéterminé, qui n’est qu’un vide à construire. La contstruction de cet avenir se fait donc dans le choix de chaque homme et, pour Sartre, il n’y a rien de vrai que l’action. L’homme ne doit jamais s’abandonner au quiétisme, à la facilité, et se dire : “les autres peuvent faire ce que je ne peux pas faire”. C’est choisir l’hypocrisie, c’est choisir le mensonge. Au plan collectif, donc, il est fondamental pour l’homme de s’engager, par ses actes. Au plan individuel aussi, l’existence de l’homme se résume finalement à ses actions. Personne, selon Sartre, ne peut se dire : les circonstances ont été contre moi. Mes rêves ne se sont pas réalisés. “ Seule compte la réalité, les rêves, les attentes, les espoirs permettent seulement de définir un homme comme rêve déçu, comme espoirs avortés, comme attentes inutiles”. (p. 53) Contrairement à Zola, Sartre ne croit pas que le milieu ou l’hérédité font d’un homme ce qu’il est, mais seulement ses choix personnels. Aucune excuse n’est valable, aux yeux de Sartre, pour la lâcheté ou l’échec. Même quelqu’un qui serait malade, qui serait faible, deviendrait lâche s’il renonçait à vivre. Les prinicipaux thèmes de la littérature existentialiste sont donc l'engagement, le conflit avec les autres, la justice et la liberté qu'on tente d'acquérir.

« Serions-nous muets et cois comme des cailloux, notre passivité même serait une action » (Sartre)


Le théâtre de l’absurde

L’absurde au théâtre apparaît sous les plumes d’écrivains d’expression française, mais aussi d’origines étrangères : Samuel Beckett est Irlandais, et Eugène Ionesco est d’origine roumaine. Ces auteurs bouleverseront complètement le monde du théâtre en créant carrément un anti-théâtre, dans la mesure où tout réalisme sera évacué de leurs pièces aux personnages anti-classiques, déconstruits, baignant dans une atmosphère étrange où le temps ne passe pas comme il devrait, et échangeant des propos complètement creux.
Ces pièces, si elles sont déstabilisantes au premier abord, traduisent pourtant avec acuité l’aliénation de l’homme, qui résulte de sa présence au monde « sans raison, sans cause et sans nécessité » , selon les mots de Sartre. Les dramaturges de cet anti-théâtre mettent en lumière l’absurdité de la vie humaine, en la pointant du doigt. Ses conversations, ses raisonnements, ses comportements, tout est décomposé et ne reste en lumière que la solitude de l’homme, que son désespoir existentiel.