mercredi 2 avril 2008

Surréalisme

La Seconde guerre mondiale (1939-1945)
Adapté de Michel Laurin, Anthologie.

La Seconde Guerre mondiale ébranle plus grandement les esprits encore que la Première. Cette fois, ce ne sont pas 18 millions de victimes, mais bien soixante qui y périront. Soldats, détenus des camps de concentration, civils tombés sous les bombes : les morts les plus atroces surviendront parmi les hommes… par la main de l’homme.Les horreurs de la guerre provoqueront chez les intellectuels une véritable coupure cognitive, c’est-à-dire une rupture dans la manière de penser. Le constat d’échec de la civilisation semble inévitable, la foi en Dieu est plus sérieusement ébranlée que jamais auparavant, et la question de l’engagement de l’intellectuel créateur, aritste ou écrivain, au sein de la société devient centrale. Une vague de suicides accompagne les dernières années de la guerre, ainsi que les ans qui la suivent. Le surréalisme
Apparu pendant la guerre et regroupant plusieurs anciens membres de Dada (mettant fin, en 1924, à l’existence de ce dernier mouvement), le surréalisme est une réponse plus claire aux grandes questions du siècle, parce qu’il s’accompagne d’une réflexion politique qui ne figurait pas parmi les préoccupations de Dada. De la révolte dadaïste, on passe à la révolution surréaliste sous l’égide d’André Breton, appelé au fil des ans le Pape du surréalisme.Le surréalisme est un courant de pensée qui touche à plusieurs sphères d’activité humaine, principalement les arts et les lettres. Comme Dada, il est un mouvement international qui répand ses idées par le biais de revues, d’expositions, de rencontres.Le but des surréalistes, suite aux deux grandes guerres, est de concevoir une nouvelle vision du monde : ils estiment que les cadres de pensée occidentaux gagneraient à être déconstruits, modifiés. En fait, les surréalistes proposent carrément l’adoption de nouvelles valeurs. Ils s’insurgent contre la raison et les vieux dogmes sociaux, et souhaitent permettre à chacun de s’en libérer pour accéder à une connaissance de soi telle, que son rapport au monde et aux autres en soit changé :« Transformer le monde selon Marx ; changer la vie selon Rimbaud », dira André Breton. En effet, les surréalistes seront nombreux à militer en faveur du communisme, et, parallèlement, ils définiront l’homme à la manière des symbolistes, c’est-à-dire en fonction de ce qui lui échappe : ce sera la double révolution surréaliste.
« Transformer le monde selon Marx »
La révolution bolchévique, qui en 1917 secouera la Russie, sonna le glas du régime tsariste (donc monarchique) et verra arriver au pouvoir les bolchéviks, représentants du peuple et des ouvriers qui, sous la gouverne de Lénine et de Trotsky, construisent l’ordre socialiste en Russie, nationalisant les banques, distribuant les terres aux paysans, les retirant des mains des grands propriétaires fonciers.Cette révolution incarne pour bien des surréalistes cette mutation tant attendue de l’Europe, et c’est dans l’espoir de le voir un jour arriver au pouvoir que nombre d’intellectuels adhèreront au Parti communiste français. Leur motivation principale est bien entendu l’idée que les classes sociales seront complètement abolies, et que l’homme sera entièrement libre au milieu de ses égaux après l’avènement du communisme. Il va de soi que cette vision utopique trouvera sa réfutation lorsque l’Occident ouvrira les yeux sur les massacres commis par Staline, ou sur la pauvreté terrible dans laquelle sombrera la Russie.En somme, l’idée qui gouverne les surréalistes est celle de libérer l’homme des contraintes sociales et politiques qui pèsent sur lui. La question de l’engagement des arts dans le domaine de la politique provoquera les débats les plus vifs au sein du mouvement surréaliste, et elle se posera en maintes occasions. En effet, certains membres du groupe s’engageront dans le PCF, d’autres feront partie de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale (notamment Paul Éluard, (lire Liberté) et Robert Desnos, « pour le simple plaisir d’emmerder Hitler », dira-t-il avant de se faire prendre et de mourir, prisonnier d’un camp de concentration). D’autres membres du groupe, comme Breton, fuiront pour l’Amérique ; d’autres encore, comme Dali, seront excommuniés par Breton pour dissidence. La question de l’engagement politique par le biais de la littérature ne trouvera donc pas une réponse chez les surréalistes.
« Changer la vie selon Rimbaud »
Influencés par les thèses freudiennes qui se propagent à travers l’Europe, les surréalistes se fixent pour but de libérer l’homme au plan individuel, par diverses méthodes qui ont toutes pour but de le faire accèder à son inconscient, à son véritable « je ».Cet inconscient que Freud a théorisé se manifeste à chaque homme de diverses manières, que ce soit par les rêves, les lapsus, les actes manqués, les pulsions. Les surréalistes puisent dans la théorie freudienne et créent à partir de cette dernière. Le but de leurs explorations est toujours de révéler l’homme tel qu’il est réellement, en-dehors des contraintes, des interdits que la vie lui impose. Ainsi, c’est par différentes explorations ludiques (cadavre exquis, écriture automatique), sensorielles (drogues, souvenir du monde des rêves), résultant d’une volonté de mise en pratique des théories de la psychanalyse.Ces jeux d’écriture permettront l’avènement d’une poésie plus éclatée que jamais, où trône le vers libre, et dans laquelle le lecteur trouve des images inattendues, surprenantes, originales. L’amour passionné et absolu représentera une autre manière pour l’homme d’accéder à qui il est véritablement, le poussant à affirmer ses désirs, à montrer sa véritable identité et à entreprendre une quête de soi, et de l’autre. La femme sera grandement idéalisée par les surréalistes, elle jouera souvent un rôle de salvatrice dans leurs poèmes.L’écriture surréaliste, même si elle est très originale dans son siècle, est l’héritière directe de courants qui l’ont précédée :Du romantisme, elle a gardé le goût pour le rêve, pour l’évasion, pour la poésie.Du symbolisme, les surréalistes récupèrent l’idée de suivre une quête vers un ailleurs, vers un idéal. Ils transforment aussi la théorie des correspondances en la poussant plus loin, cherchant à faire émerger un sens des associations de mots les plus inattendues.Le surréalisme se distingue du réalisme tout en adoptant, comme ce dernier, une méthode scientifique – la psychanalyse, le cas échéant – pour comprendre le monde, un monde au-delà ou en-deça du seul monde matériel, un monde caché et mystérieux auquel tous les hommes peuvent avoir accès.De la révolte de Dada, de son entreprise de déconstruction des acquis, de la normalité, de la tradition, le surréalisme a gardé l’attitude ludique dans l’écriture, et la spontanéité dans le geste, l’anticonformisme qui lui a permis de faire éclater bien des frontières.